Ituri : entre violences impunies et restrictions, les journalistes toujours en danger (tribune de Deogratias Agenonga)

par lavoixdelituri

À l’occasion de la Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre les journalistes, célébrée le 02 novembre, la situation de la presse en République démocratique du Congo demeure préoccupante. Entre assassinats non sanctionnés, menaces sécuritaires et difficultés d’accès à l’information sanitaire, les professionnels des médias continuent d’exercer leur métier dans des conditions particulièrement difficiles.

En Ituri, cette réalité est illustrée aussi bien par les violences contre les journalistes que par les obstacles rencontrés dans la lutte contre les rumeurs liées à Ebola.

En République démocratique du Congo, célébrer la Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre les journalistes revient à rappeler une réalité douloureuse : informer demeure un métier à haut risque.

Alors que la liberté de la presse constitue un pilier essentiel de toute société démocratique, les professionnels des médias continuent de faire face à des menaces, des agressions et des restrictions qui fragilisent leur travail.

Selon les données évoquées dans le bilan de Journaliste en danger (JED), la situation reste alarmante.

Quinze journalistes auraient été tués en dix-huit ans sous la présidence de Joseph Kabila, contre douze tués et quatre portés disparus au cours des six premières années et demie de la présidence de Félix Tshisekedi.

Ces chiffres, qui nécessitent d’être rapportés aux périodes et aux critères de comptabilisation retenus, traduisent la persistance des violences contre les professionnels des médias.

Depuis 1994, environ 2 670 atteintes graves à la liberté de la presse auraient également été recensées. L’Est de la RDC demeure particulièrement exposé à ces violences, dans un contexte marqué par les conflits armés, l’insécurité et la fragilité des mécanismes de protection des journalistes.

La province de l’Ituri illustre tragiquement les risques auxquels sont confrontés les journalistes qui choisissent de documenter les réalités sécuritaires et de dénoncer les abus.

Le 14 août 2021, Joël Mumbere Musavuli, journaliste à Babombi FM, dans le territoire de Mambasa, a été tué à son domicile à la machette. Selon les informations rapportées, son assassinat serait intervenu après ses dénonciations de violations commises dans le contexte de l’état de siège. Sa mort reste un symbole des dangers auxquels sont exposés les journalistes qui enquêtent sur des questions sensibles.

Quelques années plus tard, le 28 décembre 2025, Thierry Banga Lole, journaliste à la RTNC Bunia, a également été victime d’une violente agression dans le quartier Hoho, à Bunia. Il aurait été frappé à la tête à coups de machette, sans que ses agresseurs ne lui dérobent quoi que ce soit.

Le 13 janvier 2026, quatre suspects, parmi lesquels des militaires selon les informations communiquées, ont été présentés. Toutefois, en l’absence d’un jugement définitif signalé dans les éléments disponibles, cette affaire continue de soulever des interrogations sur la lutte contre l’impunité.

Ces deux cas rappellent que la protection des journalistes ne peut se limiter à des déclarations de principe. Elle exige des enquêtes sérieuses, des poursuites judiciaires effectives et des sanctions contre les auteurs des crimes.

Au-delà des violences physiques, les professionnels des médias sont également confrontés à des difficultés dans l’exercice de leur mission de sensibilisation sanitaire.

Dans son rapport consacré aux rumeurs, aux légendes et au complotisme autour d’Ebola, Journaliste en danger met en lumière les pressions qui pèsent sur les médias dans les zones touchées par les crises sanitaires.

En Ituri, des informations non vérifiées continuent de circuler au sein de certaines communautés. Des affirmations présentant Ebola comme une opération commerciale attribuée aux étrangers ou associant les vaccins à une prétendue stérilité alimentent la méfiance envers les équipes de riposte.

Dans ce contexte, les journalistes locaux jouent un rôle déterminant. Grâce à leur connaissance du milieu et à leur maîtrise des langues utilisées par les communautés, ils peuvent expliquer les messages sanitaires, déconstruire les fausses informations et encourager l’adoption de comportements favorables à la prévention.

Leur présence sur le terrain permet également de rapprocher les équipes sanitaires des populations, particulièrement dans les villages où les résistances communautaires compliquent les interventions, notamment autour des mesures funéraires sécurisées et dignes.

Pourtant, alors que leur contribution est essentielle, certains journalistes affirment rencontrer des obstacles importants dans l’accès aux informations officielles.

Les difficultés rencontrées par les professionnels des médias dans l’obtention des informations sanitaires nécessaires à leur travail.

«[•••]Même pendant la période de la santé, les autorités sanitaires ne sont pas en train de nous aider pour l’accessibilité à certaines informations [•••]», déclarent ils.

À cette difficulté s’ajoute, selon les dénonciations rapportées, l’exclusion de certains médias locaux des dispositifs de prise en charge et des mécanismes de communication liés à la riposte contre Ebola, malgré leur implication dans les activités de sensibilisation.

Une telle situation soulève la question de l’équité dans la collaboration entre les autorités sanitaires et les médias. Les journalistes locaux, qui disposent souvent d’une proximité particulière avec les communautés, ne devraient pas être écartés des mécanismes de communication lorsqu’ils contribuent à informer la population.

Toutefois, la responsabilité de la lutte contre la désinformation est partagée. Les professionnels des médias doivent vérifier leurs sources, recouper les informations et éviter de relayer des contenus susceptibles de provoquer la panique ou d’aggraver la méfiance envers les équipes sanitaires.

De leur côté, les autorités doivent garantir un accès rapide, fiable et non discriminatoire aux informations officielles. La transparence constitue une condition essentielle pour renforcer la confiance entre les communautés, les médias et les acteurs de la riposte.

Priver les journalistes d’informations fiables tout en leur demandant de combattre les rumeurs revient à affaiblir l’un des principaux relais de la sensibilisation communautaire.

Qu’il s’agisse d’insécurité ou de crise sanitaire, les journalistes semblent confrontés à une même difficulté d’accomplir leur mission sans bénéficier de conditions de travail suffisamment protectrices.

Dans les zones affectées par les conflits, ils risquent leur vie lorsqu’ils documentent les violences et les violations des droits humains. En période d’épidémie, ils doivent lutter contre les fausses informations tout en faisant face aux difficultés d’accès aux données officielles et, parfois, à l’exclusion des dispositifs de communication.

Ces préoccupations interrogent les engagements pris en faveur de la liberté de la presse en RDC. Malgré les promesses de protection des journalistes, les assassinats, les disparitions, les arrestations et les emprisonnements continuent d’alimenter les inquiétudes des organisations de défense des droits des professionnels des médias.

L’enjeu dépasse donc la seule sécurité des journalistes. Une presse libre et protégée contribue à la transparence de l’action publique, à la prévention des crises et au renforcement de la confiance entre les institutions et les citoyens.

À l’occasion de cette journée internationale, plusieurs mesures apparaissent indispensables pour améliorer les conditions de travail des professionnels des médias en RDC et particulièrement en Ituri.

Il s’agit notamment de faire progresser les enquêtes judiciaires sur les assassinats de Joël Mumbere Musavuli et de Thierry Banga Lole, afin que les responsabilités soient établies et que les auteurs présumés répondent de leurs actes devant la justice.

Il est également nécessaire de rendre pleinement opérationnels les mécanismes nationaux de protection des journalistes, de renforcer la prévention des agressions et de garantir aux professionnels des médias la possibilité d’exercer leur métier sans intimidation.

Sur le plan sanitaire, les autorités et les partenaires de la riposte contre Ebola sont appelés à garantir un accès équitable aux informations officielles, à associer les médias locaux aux activités de sensibilisation et à soutenir leur travail sans discrimination ni conditionnement éditorial.

En retour, les journalistes doivent continuer à respecter les règles fondamentales de leur profession, notamment la vérification des faits, la responsabilité éditoriale et la lutte contre la propagation des fausses informations.

La Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre les journalistes ne doit pas se réduire à une commémoration annuelle. Elle doit constituer un moment de prise de conscience et d’engagement concret pour les autorités, les acteurs judiciaires, les organisations de défense de la presse et les partenaires humanitaires.

En Ituri, les expériences vécues par les journalistes dans les contextes de guerre et d’Ebola démontrent que leur mission demeure indispensable, mais insuffisamment protégée.

Tant que les crimes commis contre les professionnels des médias ne feront pas systématiquement l’objet d’enquêtes et de sanctions, la liberté de la presse restera menacée. Et tant que les journalistes locaux seront privés d’informations essentielles en période de crise sanitaire, les efforts de sensibilisation risqueront de perdre une partie de leur efficacité.

Mettre fin à l’impunité, c’est garantir aux journalistes le droit de travailler en sécurité, mais aussi défendre le droit de chaque citoyen à une information libre, fiable et vérifiée.

Rédaction

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