À Aru, la frontière entre la République démocratique du Congo et l’Ouganda ne ressemble plus à ce qu’elle était il y a encore quelques semaines. Depuis l’annonce d’une alerte à Ebola, les marchés qui animaient quotidiennement cette ligne de vie entre les deux pays se vident peu à peu, laissant place à une atmosphère lourde, faite d’inquiétude et d’incertitude économique.
Du côté ougandais, la décision est tombée sans détour : fermeture des marchés de Kambala, d’Odjipala et de Nio-tsu, tous situés en bordure de la chefferie des Otso. Objectif affiché par les autorités de Kampala : casser les chaînes de transmission en limitant les rassemblements et les mouvements de population. Mais sur le terrain, la mesure a un effet immédiat et brutal. Pour des milliers de petits commerçants qui vivaient de ces échanges transfrontaliers, c’est une source de revenu qui se coupe du jour au lendemain.
La riposte des populations ne s’est pas fait attendre. Ce jeudi, jour du marché de Kambala, de nombreux commerçants ougandais ont franchi la frontière pour se rabattre sur le marché de Démocratie, côté congolais. Ce lieu, habituellement partagé par les deux communautés, a vu son activité décupler en quelques heures. Entre étals surchargés, négociations serrées et foule dense, le marché congolais absorbe le choc, mais au prix d’une pression accrue sur les dispositifs de contrôle sanitaire déjà fragiles.
Pour Adriko Ken Asedri, président de la jeunesse de la chefferie des Otso, la situation révèle la fragilité d’une économie frontalière construite sur l’informel et la proximité. Il comprend la nécessité de protéger la santé publique, mais redoute un effet boomerang si la RDC devait à son tour fermer ses marchés.
« Nous voyons avec amertume que l’Ouganda a fermé plusieurs marchés frontaliers. C’est une perte sèche pour nos populations qui dépendent de ces échanges. La RDC n’a pas encore pris cette décision, mais si une fermeture d’un mois était décrétée, l’impact serait désastreux. C’est pourquoi nous demandons à chacun de respecter scrupuleusement les mesures barrières. Si nous n’agissons pas maintenant, nous paierons le prix sur le plan économique et social, d’autant que la sensibilisation n’a pas encore touché tous les marchés de la frontière », avertit-il.
Au-delà des chiffres et des décisions administratives, c’est toute une vie sociale qui est suspendue. Les liens familiaux qui traversent la frontière, les mariages, les échanges culturels, les dettes et les solidarités tissées au fil des années sont mis à l’épreuve. Les autorités sanitaires congolaises et ougandaises, appuyées par l’OMS, multiplient les réunions de coordination et renforcent les points de contrôle. Mais sur le terrain, la réussite de la riposte repose sur un élément simple : la confiance des populations.
La chute est là, et elle est sans appel. Si la peur l’emporte sur la prévention, si l’économie s’effondre avant que le virus ne soit contenu, la frontière d’Aru risque de payer deux fois le prix de l’épidémie. Aujourd’hui, chaque geste de prudence, chaque marché qui respecte les règles, chaque commerçant qui accepte le contrôle, est une brique posée pour éviter que cette frontière ne devienne le théâtre d’une double crise : sanitaire et humaine.
Rédaction